jeudi 9 juillet 2015

dernière lecture : L'épuisement

de Christian Bobin

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3,5 etoiles

Présentation de l'éditeur :
" Je m'égare un peu, ce livre ressemble de plus en plus à ce que ma mère disait en me voyant sortir, mal coiffé : tu ressembles à l'orage. Ce livre ressemble à l'orage mais, somme toute, une promenade sous la pluie n'est jamais mauvaise, la joie y vient avec la peur. "

Mon sentiment au sujet de ce roman :
J'ai pris, depuis quelques temps, une fort mauvaise habitude : celle, dès qu'un livre est terminé, d'enchaîner sur le suivant, celui se trouvant tout en haut de ma pile (énorme), de manière assez boulimique, je le crains. Et cela sans prendre ce temps précieux de poser mes idées, sans rien écrire sur ma lecture achevée. Du coup, ne me reste, la plupart du temps, que le fil d'une histoire, le conte. 
Or, l'histoire seule n''est pas ce qui, à mon avis, fait l'essentiel d'un bon écrit. Par exemple, dans ce livre-ci (que j'ai achevé voilà plus d'un mois...), il n'y a pas vraiment d'histoire. Plutôt un genre de journal tenu par l'auteur, sur ces petits riens qui, mis bouts à bouts, font le fil d'une vie toute entière. Des ressentis. Des émotions. Des moments.
Christian Bobin est particulièrement expert dans ce genre d'exercices : ici, il passe (apparemment ?) (une amie me dit qu'il est heureux s'il a écrit une seule phrase dans sa journée. Donc tous ses enchaînements doivent être pensés... ?) du coq à l'âne, en ayant souvent l'air de s'égarer. Mais il explique aussi très bien que, pour lui, un bon texte est constellé de "mauvais passages" (ici, malgré le fouillis apparent, je ne les ai pas vraiment trouvés...), de ceux où il ne se passe pas grand chose, parfois même rien du tout, mais qui sont précisément là pour permettre au lecteur de se centrer sur le meilleur du récit. Sur le message essentiel. Le vecteur.
Je crois qu'il illustre là la vie dans son entier : celle de l'individu, pleine de creux et de pleins (les deux ensemble font une vie), mais aussi (cela n'engage que moi...), si j'ai bien compris les théories du monde quantique, celle où l'information passe en prenant le chemin du "vide" (pour les sceptiques, un lien franchement intéressant : http://www.canal-u.tv/video/cerimes/le_vide_quantique_source_d_energie_et_d_emerveillement.9347).
Poête ? Philiosophe ? Grande rêveur ? Visionnaire ? Bobin réveille de nombreux questionnements et ouvre beaucoup de portes. ..Et m'agace aussi, quelquefois... (parce que je le préfère romancier, même si je l'aime quand même (voui-voui, Monsieur Bobin, j'ose le dire : je vous aime), comme ici, "secoueur de neurones... ;)

Morceaux choisis :
"Lire pour se cultiver, c'est l'horreur. Lire pour rassembler son âme dans la perspective d'un nouvel élan, c'est la merveille. "
"Ne jamais exiger quoi que ce soit : attendre.
Ne jamais, à personne, rendre compte de ce que tu vis : rire
Ne jamais chercher une aide : attendre encore."
"Et c'est quoi,la fin d' un livre. C'est quand vous avez trouvé la nourriture qu'il vous fallait, à ce jour, à cette heure, à cette page."
"Ecrire... C'est affaire de silence plus que de musique. Mon vrai désir ce n'était pas d'écrire, c'était de me taire. M'asseoir sur le pas d'une porte et regarder ce qui vient, sans ajouter au grand bruissement du monde. Ce désir est un désir d'autiste. Entre le mot "autiste" et le mot "artiste", il n'y a qu'une lettre de différence, pas plus. "
"J'ai toujours été été sensible aux voix déportées par le vent, aux voix qui ne s'adressent pas à vous et vous amènent, un instant, quelques paroles banales, les paroles éternelles de chaque jour."
"Et puis, permettez-moi cette insolence, le miracle est que par endroits vous écriviez si mal : dans chacun de vos livres j'ai trouvé une zone d'ennui, un marais où l'histoire devenait brumeuse et où les phrases n'avançaient presque plus. J'ai bientôt compris que ces pertes étaient indispensables à l'éclat du livre, qu'elles étaient même une partie constituante de cet éclat, comme les broussailles font corps avec la clairière qu'elles protègent."
"Le monde va toujours vers le pire. Dès qu'on le laisse aller seul, le monde va vers la destruction du faible et du précieux en nous."
"La vie n'est jamais si forte que lorsqu'elle est empêchée dans une de ses voies. Elle file, limpide, par l'issue qui lui reste."
"Personne ne peut vivre une seconde sans espérer."

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samedi 27 juin 2015

dans l'infini

"Tout dit,
dans l'infini,
quelque chose à quelqu'un".

(une citation de Victor Hugo)

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Photo Juin 2015
Le lac de Monteynard,
avec l'envol d'un oiseau, et son ombre, sur la paroi de la montagne.
C'est minuscule, et c'est pourtant là que se trouve l'immensité...

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jeudi 11 juin 2015

dernière lecture : Le liseur du 6h27

de Jean-Paul Didierlaurent 

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Présentation de l'éditeur :
Employé discret, Guylain Vignolles travaille au pilon, au service d'une redoutable broyeuse de livres invendus, la Zerstor 500. Il mène une existence maussade mais chaque matin en allant travailler, il lit aux passagers du RER de 6h27 les feuillets sauvés la veille des dents de fer de la machine ...
Dans des décors familiers transformés par la magie des personnages hauts en couleurs, voici un magnifique conte moderne, drôle, poétique et généreux : un de ces livres qu'on rencontre rarement.
"Peu importait le fond pour Guylain. Seul l'acte de lire revêtait de l'importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l'étouffait à l'approche de l'usine."
Jean-Paul Didierlaurent vit dans les Vosges. Le Liseur du 6h27 est le premier roman de ce nouvelliste exceptionnel, lauréat à deux reprises du fameux Prix Hemingway.

Mon sentiment au sujet de ce roman :
Bon ben voilà… Je vais ajouter ma pierre à l’édifice des lecteurs enthousiasmés par ce roman. Pour moi, Colin et Chloé (L’écume des jours) ont bien du se rencontrer dans ce genre d’histoire : un monde hostile où la poésie se débat pour exister. D’ailleurs, depuis le début, j’ai le sentiment qu’ici est le point de départ de leur rencontre…
Mais ça, c’est mon côté rêveuse à l’imagination galopante. 
Autant dire que dans ce roman j’étais donc parfaitement dans mon univers, avec une mention spéciale pour la description des faïences de Julie, très poétique. Mais j’ai aussi adoré l’immersion de Guylain (non non : le héros de notre histoire ne se prénomme pas Colin…) dans l’univers des retraités, et faire la rencontre de son ami Yvon, grand amateur d'alexandrins et de théâtre classique. 
C’est léger, sans l’être vraiment, tendre et pourtant incisif, avec cette fantaisie particulière qui sait quelle corde faire vibrer dans mon âme de lectrice acharnée.

 

Morceaux choisis :
"Avoir pour confident un poisson rouge impliquait de ne rien attendre d'autre de lui que cette écoute passive et silencieuse, même s'il croyait parfois déceler dans le filet de bulles qui sortait de sa gueule un début de réponse à son questionnement"
"Comment voulez-vous que le monde tourne droit si n'importe qui se met à écrire".
"Pour l'avoir déjà vécu, il savait qu'il existait une énorme différence entre vivre seul et vivre seul  avec un poisson rouge".
"Ses silences étaient pleins. Guylain pouvait s'y glisser comme dans un bain tiède."
« Les gens n’attendent en général qu’une seule chose de vous : que vous leur renvoyiez l’image de ce qu’ils veulent que vous soyez. »
"Car, quoi que l'on puisse penser, rien n'est jamais figé dans la vie."
"J'ajouterais enfin que depuis quelques temps, j'ai découvert qu'il existait sur cette planète un être qui avait le pouvoir de faire paraître les couleurs plus vives, les choses moins graves, l'hiver moins rude, l'insupportable plus supportable, le beau plus beau, le laid moins laid, bref, de me rendre l'existence plus belle."

"J'aime ce moment particulier, quand la planète semble suspendre sa course, le temps pour elle de faire son choix entre la lumière du jour naissant et le noir de la nuit qui se meurt. Je me dis qu'un jour peut -être, la Terre ne va pas reprendre sa rotation et s'immobilisera à jamais tandis que la nuit et le jour camperont chacun sur leur position respective, nous plongeant dans une aube permanente. Je me dis alors que, baignées de cette lueur crépusculaire qui donne un ton pastel à toute chose, les guerres seront peut être moins moches, les famines moins insupportables, les paix plus durables (...)"

Un passage un peu long (il y avait longtemps !). Une histoire dans l'histoire. Il y a juste à se laisser porter...
"Je les connais par cœur mes faïences. Malgré l'assaut journalier des coups d'éponge et des détergents, beaucoup sont restées éclatantes comme au premier jour et ont su conserver intacte cette glaçure légèremnet laiteuse qui nappe leur terre cuite. A vrai dire, celles-là m'intéresent peu. Leur trop grand nombre a fait de leur perfection une banalité sans attrait. Non, mes attentions vont plutôt aux éclopées, aux fendillées, aux jaunies, aux ébréchées, à toutes celles que le temps a estropiées et qui donnent à l'endroit, outre ce petit cachet vieillot que j'ai fini par aimer, une touche d'imperfection qui étrangement me rassure. "C'est dans les cicatrices des gueules cassées que l'on peut lire les guerres, Julie, pas dans les photos des généraux engoncés dans leurs uniformes amidonnés et tout repassés de frais, m'a dit un jour ma tante tandis que toutes deux briquions les carreaux à grands coups de peau de chamois pour leur rendre leur lustre d'antan. Je me dis parfois que le bon sens de ma tante mériterait d'être enseigné en faculté. Mes gueules cassées à moi témoignent qu'ici comme ailleurs l'immortalité n'exite pas. Parmi tout ce petit monde d'esquintées, j'ai bien sûr mes préférées, comme celle situé en haut à gauche du troisième robinet et dont l'éclat manquant dessine une jolie étoile à cinq branches ou cette autre à la brillance à jamais disparue et dont l'aspect étrangement terne contraste avec la pureté étincelante de ses congénères du mur nord."

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samedi 6 juin 2015

dernière lecture : Les fidélités

de Diane Brasseur

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Présentation de l'éditeur :
Quelques heures avant de partir fêter Noël en famille, le narrateur s’isole dans une pièce de sa maison et s’oblige à ne pas en sortir avant d’avoir repris sa vie en main. Depuis quelques mois, ce père de famille de 54 ans partage sa vie entre sa femme et sa fille à Marseille et sa maîtresse à Paris. Cette double vie ne lui ressemble pas. Il doit choisir. Doit-il quitter sa femme et refaire sa vie avec la jeune Alix comme tant d’hommes de son âge le font? Ou doit-il mettre un terme à cette relation pour préserver sa femme et sa fille, cette vie de famille qu’il aime tant? Enfermé dans cette pièce, il fait défiler les derniers mois: sa rencontre avec Alix, le sentiment d’une jeunesse retrouvée, ses premiers mensonges, sa culpabilité grandissante – l’installation dans une relation adultère. Beaucoup d’hommes se satisfont d’une double vie, mais pas lui: il aime sa femme, il aime Alix, mais pas l’infidélité.

Mon sentiment au sujet de ce roman :

J'avais lu des commentaires enthousiastes de ce récit, dont je m'étais fait une idée magnifiée. 
Franchement, se retrouver dans la tête de cet homme qui, sous prétexte d'être fidèle à l'une comme à l'autre (ou infidèle à l'une comme à l'autre), ne prend aucune décision pour trancher, et n'en prendra sans doute pas.
Cela s'appelle de la passivité. C'est une manière d'agir et de vivre me déplaît dans la vraie vie, je ne vois donc pas quel attrait pourrait avoir cet homme, même dans un roman, qui, à mon avis, n'apporte rien.

Morceaux choisis :
"Il y avait déjà la perspective de Noël. Les fêtes sont des caps comme les dizaines pour les anniversaires".
"J'espère que cette scène n'aura pas lieu, et c'est peut-être pour cela que je la joue, parce que rien ne se passe jamais comme on l'avait prévu, ou alors plus tard, bien plus tard".
"Je ne veux pas la faire souffrir. Certains jours, j'ai un poids sur le thorax, mais je ne fais pas d'insomnie. Au contraire, mon sommeil est profond, proche du KO."
"Quand je suis heureux je n'ose plus bouger. Je me fais penser au chien de ma grand-mère qui se transformait en statue quand le chat le léchait."

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lundi 1 juin 2015

dernière lecture : Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

de Stephan Zweig

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Présentation de l'éditeur :
Scandale dans une pension de famille "comme il faut", sur la Côte d'Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d'un de ses clients, s'est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n'avait passé là qu'une journée...
Seul le narrateur tente de comprendre cette "créature sans moralité", avec l'aide inattendue d'une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimé chez la fugitive.
Ce récit d'une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l'auteur d'"Amok" et du "Joueur d'échecs", est une de ses plus incontestables réussites.

 
Mon sentiment au sujet de ce roman :
Sur cette lecture, j'ai fait une erreur : je l'ai commencée, en même temps que j'ai visionné le film qui en a été tiré, avec Agnès Jaoui (que j'adore) dans un des premiers rôles. Ce film est superbe. Avec une seconde histoire qui vient porter la première (celle du roman, très bien restituée), et qui tient parfaitement bien la route. Alors deux histoires pour le prix d'une, évidemment, la concurrence est rude !
Bon... mea culpa : j'aurais tout de même pu avoir la patience de finir ma lecture avant d'engager le visionnage du film, parce que ce roman est franchement plutôt passionnant, si l'on se projette au début du XXe siècle, avec cette délicatesse venue d'une autre époque, et surtout une écriture qui sait à merveille entrer dans l'intimité des sentiments et décrire l'irrépressible folie d'une passion amoureuse.
Désuet, certainement, mais aussi intense et torride !
Alors je vous laisse face à votre prochain dilemme : lire ou visionner le film ? Parce que oui, je vais être très vilaine : vous permettre de cliquer, là, en bas de l'article !  
;)
 
Morceaux choisis :
"La vérité à demi ne vaut rien, il la faut toujours entière."
"Il n'y a que la première parole qui coûte"
"Quelle importance si on a eu un moment de folie, un seul !" Mais on ne peut pas se débarrasser de ce que nous appelons, d'une expression très incertaine, la conscience".
 

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vendredi 22 mai 2015

:)

"L'optimiste,
c'est l'incarnation humaine
du printemps."

Suzanne Bissonnette

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2015-023CollierLeBruitDesVagues

Collier en pâte polymère
sur support rigide

jeudi 21 mai 2015

les choses ordinaires

 

"Prends donc l'habitude
que les choses ordinaires
arrivent aussi"

Une citation de Jean Giono

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photo dans la cuisine, mai 2015
(les fleurs du jardin)

 

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lundi 4 mai 2015

un modèle

« Imitons l'abeille,
elle fait de grandes randonnées,
sans perdre son objectif. »

de Louis-Marie Parent

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Photo mai 2015

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dimanche 5 avril 2015

dernière lecture : Réparer les vivants

de Maylis de Kerangal

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5 etoiles

Présentation de l'éditeur :
"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps". "Réparer les vivants" est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le coeur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour.

 

Mon sentiment au sujet de ce roman :
Une mort / une (re)naissance.
Avec entre les deux des tonnes d'émotions, de rebondissements, d'espoir, d'individus entiers et bouleversants, de personnages attachants et furieusement vivants. Oui... C'est exactement cela que l'on nomme la vie. Ce livre commence par la mort d'un presqu'enfant, et est pourtant un véritable condensé de vie. Brutal et doux. Terrifiant et réconfortant. Très éprouvant.
On ne sort certainement pas indemne de cette lecture, mais agrandi intérieurement. Le coeur tient désormais plus de place, les pensées et les émotions bouillonnent. L'unité de l'humain se retrouve intégralement dans cette lecture.

 

Morceaux choisis :
"Ce qui la tourmente, c'est l'idée de ce nouveau coeur, et que quelqu'un soit mort aujourd'hui pour que tout cela ait lieu, et qu'il puisse l'envahir et la transformer, la convertir - histoires de greffes, de boutures, faune et flore."

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samedi 28 mars 2015

dernière lecture : La faim du tigre

de René Barjavel

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5 etoiles

Présentation de l'éditeur :
L'homme se trouve devant deux destins possibles : périr dans son berceau, de sa propre main, de son propre génie, de sa propre stupidité, ou s'élancer, pour l'éternité du temps, vers l'infini de l'espace, et y répandre la vie délivrée de la nécessité de l'assassinat. Le choix est pour demain. Il est peut-être déjà fait.

 

Mon sentiment au sujet de ce roman :
Je ne sais pas si cela n'a rien à voir ou justement tout à voir... J'écoutais (pour changer...) l'émission de Marie-Pierre Planchon, sur France Inter, qui avait ce jour-là invité Guillaume Néry (http://www.franceinter.fr/emission-partir-avec-guillaume-nery-un-mammifere-marin) (la suite : http://www.franceinter.fr/emission-partir-avec-guillaume-nery-un-homme-nouveau). Pour ceux qui ne le connaissent pas, il s'agit d'un champion français d'apnée, discipline qui le mène, la plupart du temps, aux frontières des limites humaines. Il est assez incroyable, de zénitude et de passion. Une des questions de Marie-Pierre l'a amené à parler de ce roman, "La faim du tigre", qui l'a profondément inspiré.

Moi qui suis depuis toujours fan de Barjavel, je me suis rapidement procuré ce roman, pour comprendre un peu ce qu'il avait de si spécial pour tant inspirer un homme tel que Guillaume Néry...
Alors, ça n'est pas bien compliqué : j'ai trouvé dans ces pages un de mes livres de chevet (qui n'est pas un roman mais plutôt un essai philosophique, très accessible). Je l'ai lu, cette fois volontairement, en prenant tout mon temps. Parce que chaque passage porte à réflexion et révolutionne les tripes (les émotions ?). Et la pensée.
Bon, pour les citations, comme quasiment chaque fois maintenant, j'ai abusé. Mais en les relisant, je ne vois pas laquelle supprimer. Choisissez-en une, au hasard ? Et laissez vous emporter...

 

Morceaux choisis :
"Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'émerveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon coeur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai."

"L'homme est comme logé en lui-même à la façon d'un passager incompétent. Il ignore tout de la conduite d'un organisme qui ne dépend pas de lui, et qu'il est tout juste capable de détraquer par son comportement".
"Mais si c'est Dieu qui l'a voulu ? Dieu ? Il faut se méfier des noms et des mots".
"L'homme n'est pas le seul à aimer le caviar. Lorsqu'une femelle de poisson saisie par le printemps pond les millions d'oeufs qui lui gonflent le ventre, elle traîne souvent derrière elle un groupe d'amateurs qui les avalent à mesure de leur sortie. Nous en faisons bien autant avec la poule. Cela nous paraît dans l'ordre, et pas le moins du monde inquiétant, car nous ne sommes ni poisson ni poule, et ne pondons pas nos oeufs."
"Je sais que le monde est un vide parcouru par un réseau de puissances en mouvement, que la matière inerte grouille et qu'il n'y a aucune différence essentielle entre une poignée de terre et la joue d'un enfant. Mais ce monde-là, je ne peux pas le connaître dans sa vérité, car cette vérité ne tombe pas sous mes sens, et ma raison, qui ne peut qu'en constater l'existence, est impuissante à se la représenter".
"Peut-être le chêne immobile pendant des siècles est-il au centre d'un univers insoupçonnable à l'esprit de l'homme mobile et bref. La journée est pour lui comme une inspiration, la nuit une expiration, le printemps et l'été sa journée, l'automne sa fatigue et l'hiver son repos nocturne. Il vit à une autre échelle du temps, de l'espace où il est figé, de la conscience, et de la connaissance."
"Nous ne connaîtrons jamais l'odeur d'une galaxie. Nous ne pourrons jamais écouter un atome. Nos sens sont non seulement limités dans leur nombre, mais aussi dans la dimension de leurs possibilités."
"Je n'y parviendrai peut-être jamais, mais jusqu'à mon dernier souffle, je chercherai à comprendre. Comprendre où je suis et ce que je suis et ce que j'y fais, et à quoi ça rime. Ce corps qui s'est construit sans moi, et qui vit sans mon intervention, cet esprit qu'il renferme dans un scaphandre qu'ont-ils à faire ensemble, vers quelle vase ou quel trésor s'enfoncent-ils dans l'océan de la matière ? Cette chair souffrante et jouissante qui me commande, et qui est faite de vide et qui saigne, qui a reçu du fond des âges une vie qui la laissera tomber et pourrir, cet esprit qui aura à peine le temps de naître avant de s'évanouir, je veux comprendre, comprendre, comprendre, pourquoi ils sont associés, si mal assortis, et s'ils ont un rôle à jouer, une place à tenir, exactement, quelque part entre la salade et la galaxie".
"Le hasard ne conçoit pas, n'ajuste pas, n'organise pas. Le hasard ne fait que de la bouillie."
"On ne quitte pas une maison qu'on trouve sale. On la nettoie."
"Quelque application qu'on y mette, il est difficile de croire que le monde n'est qu'un tas confus, un ramassis de matière assemblé fortuitement et battu comme blanc d'oeuf par le fouet des énergies du hasard. De l'infiniment grand à l'infiniment petit, l'examen des ensembles et des détails nous montre au contraire que tout est en ordre. Non seulement en ordre, mais organisé."
"Nous sommes entourés de miracles auxquels nous sommes habitués. Nous vivons par miracles, tout le vivant est miraculeux dans ses moindres détails, mais nous sommes si accoutumés au merveilleux quotidien qu'il a perdu tout pouvoir de nous émerveiller".
"Nul ne sait plus ce que signifie le nom de Dieu. L'adorer ou le haïr est pareillement infantile. On ne hait pas, on n'adore pas un je-ne-sais-quoi. Ce que je sais, c'est que notre univers, considéré dans ce que nous pouvons connaître ou deviner de son ensemble ou de ses plus infimes détails, ne peut être confondu avec un produit informe et inorganisé du hasard, fût-il éternel".
"Dieu n'est que l'image de Quelque Chose, Principe, Force, Idée, Esprit, Volonté, que nous ne pouvons concevoir ni nommer".
"Si Dieu avait eu besoin d'être adoré, il n'eût créé que des chiens. Le chien est bien plus apte que l'homme à l'amour. Un chien affamé, battu, jeté à l'eau par son maître, s'il en réchappe, reviendra gémir d'amour à ses pieds. Voilà bien le fidèle tel que le rêvent les Eglises".
"Toutes les religions du monde nous racontent, à des détails près, la même histoire, comme si l'humanité tout entière avait bénéficié, à un moment de son existence, de la même connaissance et des mêmes certitudes".
"Les racines de l'arbre mangent la terre et la matière inerte devient matière vivante, fleurs, sève, parfums".
"La bête mange la plante, mange la graine et la feuille de l'arbre, et la matière devient aile, sang, oeil. L'homme mange la plante et la chair de la bête, et la matière devient pensée. Quelle est la suite. Qui ? Qui se nourrit de l'homme ? Que deviennent nos joies, nos amours digérées ?"
"Il sait, il croit savoir, que cela qui est lui, cela qui jouit et qui souffre, cela au moins existe depuis son commencement jusqu'à sa fin. Alors il se met à croire en lui-même. Cela ne mène pas loin : jusqu'à sa mort."
"L'impasse peut devenir le début d'une voie".
"Un atome contient, autant qu'une galaxie, l'infini et ses lois. Dieu st entier dans chaque portion de sa création. IL est entier dans chaque créature. Attention ! Il est dans toi, tout entier ! Il est dans moi ! (...) Nous voilà bien avancés... Tu le sens, toi ? Zéro..."
"Je me dis que si, moi qui ne suis rien, j'ai pu faire au hasard de mes lectures ces rapprochements entre les textes anciens et la science nouvelle, que ne serait-on en droit d'attendre d'une assemblée d'hommes de bonne volonté ayant des connaissances et les confrontant dans le désir de tirer, de ces rapprochements, quelques lumières ?"
"C'est l'oeil qui fait la lumière".
***
"1er janvier 1966. Je vais terminer ce livre aujourd'hui, malgré tous les efforts de mes deux petites filles qui grattent à ma porte, m'appellent, courent dans le couloir après la queue du chien, pleurent, rient, vivent et ne se doutent de rien.
J'ai deux petits-fils aussi, au bord de la mer.
Quatre bourgeons qui portent déjà dans leurs cellules innocentes les ordres de la lignée, de l'espèce et de la vie. Et d'ici que ce livre paraisse, peut-être y en aura-t-il un ou deux autres en chemin.
La vie, l'amour, l'espèce ne sont pas chiches.
L'année finit l'année commence, la vieille la jeune terre tourne, tourne sur elle-même, tourne autour du soleil dans le grand espace vide, tourne comme le dernier valseur qui ne veut pas que le bal finisse."

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